La chèvre de Monsieur Seguin

La chèvre de Monsieur Seguin

De Charles Perrault

BBD NEW 008

Il était une fois : La chèvre de Monsieur Seguin
Mr Séguin n’avait jamais eu de bonheur avec ses chèvres.
Il les perdait toutes de la même façon : un beau matin, elles cassaient leur corde, s’en allaient dans la montagne, et là-haut le loup les mangeait. Ni les caresses de leur maître, ni la peur du loup, rien ne les retenait. C’était, paraît-il, des chèvres indépendantes, voulant à tout prix le grand air et la liberté.
Le brave M. Séguin, qui ne comprenait rien au caractère de ses bêtes, était consterné. Il disait :
– C’est fini ; les chèvres s’ennuient chez moi, je n’en garderai pas une.
Cependant, il ne se découragea pas, et, après avoir perdu six chèvres de la même manière, il en acheta une septième ; seulement, cette fois, il eut soin de la prendre toute jeune, pour qu’elle s’habituat à demeurer chez lui.
Ah ! Gringoire, qu’elle était,jolie la petite chèvre de M. Séguin ! qu’elle était,jolie avec ses yeux doux, sa barbiche de sous-officier, ses sabots noirs et luisants, ses cornes zébrées et ses longs poils blancs qui lui faisaient une houppelande ! C’était presque aussi charmant que le cabri d’Esméralda, tu te rappelles, Gringoire ? – et puis, docile, caressante, se laissant traire sans bouger, sans mettre son pied dans l’écuelle. Un amour de petite chèvre…
M. Séguin avait derrière sa maison un clos entouré d’aubépines. C’est là qu’il mit la nouvelle pensionnaire.
Il l’attacha à un pieu, au plus bel endroit du pré, en ayant soin de lui laisser beaucoup de corde, et de temps en temps, il venait voir si elle était bien. La chèvre se trouvait très heureuse et broutait l’herbe de si bon coeur que M. Séguin était ravi.
– Enfin, pensait le pauvre homme, en voilà une qui ne s’ennuiera pas chez moi !
M. Séguin se trompait, sa chèvre s’ennuya.

Le picnik 067
Un jour, elle se dit en regardant la montagne :
– Comme on doit être bien là-haut ! Quel plaisir de gambader dans la bruyère, sans cette maudite longe qui vous écorche le cou !… C’est bon pour l’âne ou pour le boeuf de brouter dans un clos !… Les chèvres, il leur faut du large. .
À partir de ce moment, l’herbe du clos lui parut fade.
l’ennui lui vint. Elle maigrit, son lait se fit rare. C’était pitié de la voir tirer tout le jour sur sa longe, la tête tournée du côté de la montagne, la narine ouverte, en faisant Mê.!… tristement.
M. Séguin s’apercevait bien que sa chèvre avait quelque chose, mais il ne savait pas ce que c’était… Un matin, comme il achevait de la traire, la chèvre se retourna et lui dit dans son patois :
– Écoutez, monsieur Séguin, je me languis chez vous, laissez-moi aller dans la montagne.
– Ah ! mon Dieu !… Elle aussi ! cria M. Séguin stupéfait, et du coup il laissa tomber son écuelle ; puis, s’asseyant dans l’herbe à côté de sa chèvre :
– Comment, Blanquette, tu veux me quitter !
Et Blanquette répondit :
– Oui, monsieur Séguin.
– Est-ce que l’herbe te manque ici ?
– Oh ! non ! monsieur Séguin.
– Tu es peut-être attachée de trop court, veux-tu que j’allonge la corde ?
– Ce n’est pas la peine, monsieur Séguin.
– Alors, qu’est-ce qu’il te faut ? qu’est-ce que tu veux ?
– Je veux aller dans la montagne, monsieur Séguin.
– Mais, malheureuse, tu ne sais pas qu’il y a le loup dans la montagne… Que feras-tu quand il viendra ?…
– Je lui donnerai des coups de cornes, monsieur Séguin.
– Le loup se moque bien de tes cornes. Il m’a mangé des biques autrement encornées que toi… Tu sais bien, la pauvre vieille Renaude qui était ici l’an dernier ? une maîtresse chèvre, forte et méchante comme un bouc. Elle s’est battue avec le loup toute la nuit… puis, le matin, le loup l’a mangée.
– Pécaïre ! Pauvre Renaude !… Ça ne fait rien, monsieur Séguin, laissez-moi aller dans la montagne.
– Bonté divine !… dit M. Séguin ; mais qu’est-ce qu’on leur fait donc à mes chèvres ? Encore une que le loup va me manger… Eh bien, non… je te sauverai malgré toi, coquine ! et de peur que tu ne rompes ta corde, je vais t’enfermer dans l’étable et tu y resteras toujours.
Là-dessus, M. Séguin emporta la chèvre dans une étable toute noire, dont il ferma la porte à double tour.
Malheureusement, il avait oublié la fenêtre et à peine eut tourné, que la petite s’en alla…Tu ris, Gringoire ? Parbleu !
je crois bien ; tu es du parti des chèvres, toi, contre ce bon M. Séguin… Nous allons voir si tu riras tout à l’heure.
Quand la chèvre blanche arriva dans la montagne, ce fut un ravissement général. Jamais les vieux sapins n’avaient rien vu d’aussi joli. On la reçut comme une petite reine. Les châtaigniers se baissaient jusqu’à terre pour la caresser du bout de leurs branches. Les genêts d’or s’ouvraient sur son passage, et sentaient bon tant qu’ils pouvaient. Toute la montagne lui fit fête.
Tout à coup le vent fraîchit. La montagne devint violette ; c’était le soir.
– Déjà ! dit la petite chèvre ; et elle s’arrêta fort étonnée.
En bas, les champs étaient noyés de brume. Le clos de
M. Séguin disparaissait dans le brouillard, et de la maisonnette on ne voyait plus que le toit avec un peu de fumée. Elle écouta les clochettes d’un troupeau qu’on ramenait, et se sentit l’âme toute triste… Un gerfaut, qui rentrait, la frôla de ses ailes en passant. Elle tressaillit…
Puis ce fut un hurlement dans la montagne :
– Hou ! hou !
Elle pensa au loup ; de tout le jour la folle n’y avait pas pensé… Au même moment une trompe sonna bien loin dans la vallée. C’était ce bon M. Séguin qui tentait un dernier effort. – Hou ! hou !… faisait le loup.
La chèvre entendit derrière elle un bruit de feuilles.
Elle se retourna et vit dans l’ombre deux oreilles courtes, toutes droites, avec deux yeux qui reluisaient.
C’était le loup…

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