Jeudi-Saint – La Cène et l’institution de l’Eucharistie

6. La trahison de Judas

a. Jésus exprime sa tristesse et annonce clairement la trahison d’un des Apôtres

Revenons maintenant aux récits évangéliques. C’est, croyons-nous, après le lavement des pieds, qui avait lui-même succédé au repas légal, que le Sauveur, laissant un libre cours à un sentiment de tristesse qui l’envahissait de plus en plus, prédit en un langage très clair la noire trahison dont il allait être l’objet. Il y avait déjà fait allusion par deux fois, mais en mots couverts, dans le petit discours prononcé à la suite du lavement des pieds. Il y revient, sous la pression de l’angoisse et de l’amertume qui remplissaient son cœur. Les quatre évangélistes se rejoignent pour décrire cette scène douloureuse, sur laquelle ils nous fournissent, saint Jean surtout, des détails vraiment dramatiques. Comme auprès du tombeau de son ami Lazare, Jésus « fut troublé en esprit » en face de cette ingratitude sans nom, et, continue saint Jean, « il rendit témoignage, en disant : En vérité, en vérité, je vous dis qu’un de vous me trahira ». C’est pour attester avec plus de force la certitude de cette prédiction que Notre-Seigneur l’introduit par sa formule accoutumée de serment.

b. Le trouble des Apôtres suite à la prophétie de Jésus

Les apôtres avaient laissé passer sans protester les deux allusions précédentes, qu’ils n’avaient sans doute pas bien comprises, les termes employés par le Sauveur étant plus vagues et plus indirects. Cette fois, il était impossible de s’y méprendre : c’est par l’intermédiaire de l’un des Douze que le crime de trahison devait être consommé. Aussi une telle annonce retentit-elle au milieu d’eux comme un coup de foudre inattendu. Troublés à leur tour, les apôtres se regardaient les uns les autres, consternés, comme s’ils cherchaient celui d’entre eux que Jésus avait en vue. Plongés dans une morne stupéfaction, ils manquèrent d’abord de paroles pour exprimer leurs sentiments. S’enhardissant ensuite, ils adressèrent tous ensemble à leur Maître cette question pressante : « Serait-ce moi, Seigneur ? » Chacun d’eux avait interrogé rapidement sa conscience, et personne, à part Judas, n’y avait rien trouvé qui lui donnât lieu de craindre qu’il fût capable de commettre un tel crime. Mais ils savaient par expérience que la parole de Jésus était infaillible, et, malgré leur résolution de lui demeurer fidèles, ils se défiaient de leur fragilité. Cette humble défiance qu’ils ont d’eux-mêmes est touchante en un pareil moment.

La réponse de Notre-Seigneur fut une confirmation pure et simple de la terrible prophétie : « Celui qui met la main au plat avec moi, celui-là me trahira ». En parlant ainsi, Jésus faisait allusion à la coutume orientale d’après laquelle chaque convive porte directement la main au plat commun, et y puise, en s’aidant d’un morceau de pain, un peu de viande ou de légumes et de sauce. Il ne désignait donc pas encore ostensiblement Judas, car c’est sans autre motif que le désir de prendre cette parole à la lettre, qu’on a cru parfois que le traître étendait alors la main vers le plat, en même temps que son Maître. S’il en eût été ainsi, tous les apôtres auraient compris clairement de qui Jésus voulait parler ; tandis qu’en réalité (la suite du récit ne laisse aucun doute, sur ce point), le Sauveur ne communiqua son secret qu’un peu plus tard au disciple bien-aimé. La formule demeurait donc encore générale ; elle différait à peine de l’oracle cité par Notre-Seigneur, à la fin de sa dernière instruction ; mais elle insistait sur le caractère monstrueux de la trahison, qui aurait pour auteur un ami, un disciple privilégié, l’un des Douze.

c. La froideur et le cynisme de Judas

Pour mettre davantage encore en relief le crime du traître, Jésus fit cette déclaration, tout à la fois majestueuse et grosse de menaces : « Pour ce qui est du Fils de l’homme, il s’en va, selon ce qui a été écrit de lui ; mais malheur à l’homme par qui le Fils de l’Homme sera trahi ! Il aurait mieux valu pour lui de n’être jamais né ». L’antithèse établie entre l’apôtre criminel et le Fils de l’homme est éloquente au plus haut degré. Jésus « s’en va », c’est-à-dire suivant la signification habituelle de ce verbe dans la littérature évangélique, il suit dans la plénitude de sa liberté la voie qui le conduit à la mort. C’était d’ailleurs pour lui la voie de l’obéissance, puisqu’elle avait été tracée d’avance par les anciens oracles, dont il ne voulait pas laisser un seul mot sans l’accomplir. Quelle fin différente est réservée au traître, s’il ne profite pas de ces derniers avertissements que Jésus lui prodigue avec autant de miséricorde que de vigueur ! Bien qu’on puisse le regarder plutôt comme un gémissement arraché par la pitié, que comme une malédiction proprement dite, le Vae homini illi n’en est pas moins une parole effroyable, au sujet de laquelle Bossuet écrivait : « Il vaudrait mieux pour cet homme qu’il n’eût jamais été, puisqu’il est né pour son supplice, et que son être ne lui sert de rien que pour rendre sa misère éternelle ». Ému peut-être en entendant ces mots qui contenaient une sentence de damnation, ou plutôt, craignant d’être dévoilé par son silence même, Judas demanda, lui aussi, avec une froide impudence : « Est-ce moi, Maître ? » Jésus lui répondit à voix basse, de manière à n’être entendu que de lui seul, — ce qui a fait penser qu’ils étaient placés à une petite distance l’un de l’autre : « Tu l’as dit ».

d. Jésus désigne clairement le traître à saint Jean

Alors se passa un petit incident que l’auteur du quatrième évangile nous a conservé dans toute sa vie et sa fraîcheur. Pour bien comprendre cette scène intime, qui fut très rapide, il est bon de se rappeler que chacun des divans sur lesquels les convives étaient à demi étendus contenait d’ordinaire trois personnes, dont la plus digne était placée au milieu, les deux autres devant et derrière elle. Tout porte à croire, d’après la suite du récit, que Jésus, Pierre et Jean partageaient le même sofa. Notre-Seigneur occupait la place d’honneur, et il avait devant lui son disciple bien-aimé, tandis que Pierre se tenait par derrière, de l’autre côté du divan. Toujours ardent et désireux de connaître au plus tôt le nom du traître, le prince des apôtres, se redressant à demi fit un geste pour attirer l’attention de Jean, et lui dit un mot rapide, au moment où il se trouvait tourné de son côté. D’ailleurs, quelque rang qu’il occupât, la narration nous montre que les deux disciples n’étaient pas éloignés l’un de l’autre. Que c’est bien Simon-Pierre, « tel que nous le connaissons déjà par les pages antérieures de l’histoire évangélique ! Ardent, inquiet, aimant passionnément son Maître, il ne pouvait supporter plus longtemps la cruelle incertitude excitée en lui par l’annonce de la trahison de l’un des Douze. Peut-être espérait-il sauver Jésus, et il y réussirait plus facilement s’il connaissait l’apôtre infidèle ». Il demanda donc au disciple bien-aimé : « Quel est celui dont parle le Maître ? » Jean, se retournant, et se penchant sur la poitrine du Sauveur, lui dit : « Seigneur, qui est-ce ? » Jésus, qui n’avait pas de secrets pour son apôtre favori, lui répondit tout bas : « C’est celui auquel je présenterai un morceau trempé ». Qu’était ce morceau ? La signification du moi grec employé par l’évangéliste n’est pas absolument certaine ; il est cependant probable qu’il désigne du pain, comme traduit la Vulgate. Telle est aussi l’opinion générale des interprètes. Jésus rompit donc un morceau de pain azyme et le trempa dans le haroset, cette sauce complexe que nous avons décrite, et le donna à Judas. Cet acte était en soi une marque d’honneur et d’amitié. De nos jours encore, dans l’Orient biblique, lorsque un hôte veut donner à l’un de ses convives un témoignage particulier de respect ou d’affection, il recueille sur un petit morceau de pain quelque débris d’un plat et il le lui présente directement.

Le Talmud dit aussi que le père de famille agissait de même vers la fin du festin pascal.

e. L’endurcissement et le passage à l’acte de Judas

Quand Judas eut mangé cette bouchée, continue le narrateur, « Satan entra en lui », prenant ainsi une possession plus complète de ce grand criminel. Saint Luc a signalé une première phase, un premier degré de cette prise de possession, au moment où le traître allait faire aux princes des prêtres son infâme proposition ; saint Jean en décrit ici la dernière phase, qui fut définitive. Plus que jamais Judas, mais sans cesser de garder sa liberté entière, va se conduire comme un instrument de Satan.

Jésus lui dit alors : « Ce que tu fais, fais-le plus vite ». Par ces mots, prononcés à haute voix, il lui manifestait qu’il était au courant de tout. Il lui offrait ainsi une dernière grâce. En même temps, il le congédiait pour qu’il allât accomplir son cynique projet, s’il en avait le triste courage. Aucun des autres apôtres ne comprit pour quel motif Notre-Seigneur avait tenu ce langage à Judas, tant le traître avait réussi â dissimuler ses vices et son jeu. Au dernier moment, ils sont dans une complète ignorance de ses menées perfides. Deux suppositions, très éloignées l’une et l’autre de la vérité, se présentèrent cependant à l’esprit de quelques-uns d’entre eux. Comme Judas était l’économe de la petite communauté, ils pensèrent que leur Maître l’avait chargé d’acheter ce qui était nécessaire pour la fête du lendemain, ou de faire quelques aumônes aux pauvres, selon la coutume des Juifs à l’occasion des grandes solennités religieuses. Du reste, il est de toute évidence que, parmi les disciples fidèles, personne ne s’attendait à ce que la prophétie de Jésus relative à une trahison qui partirait de leur propre groupe, dût trouver une si prompte exécution.

Judas s’éloigna aussitôt après en avoir reçu l’ordre. Au souvenir du crime qu’il se disposait à commettre, l’évangéliste achève son récit par cette simple réflexion, qui est vraiment, comme on l’a dit, d’« une tragique brièveté », et qui produit un effet saisissant et lugubre : « Il était nuit ». Les ténèbres convenaient à l’œuvre sinistre et révoltante qu’allait accomplir le traître. C’est dans son âme surtout qu’il était nuit. Nous n’avons pas à chercher longuement vers quel lieu il se dirigea en quittant le cénacle. Sans retard il se rendit auprès des princes des prêtres, pour leur annoncer que l’occasion favorable, impatiemment désirée par eux tous, était déjà trouvée, et qu’ils n’avaient qu’à se mettre en mesure de procéder à son arrestation ; Judas se chargeait de le leur livrer « sans attroupement », ainsi qu’il était convenu.

f. Judas a-t-il été présent durant l’institution de l’Eucharistie ?

Mais plus d’un lecteur va se demander ici : Le traître n’aura donc pas assisté à l’institution de l’Eucharistie ? Telle est, en effet, l’opinion d’un grand nombre de commentateurs contemporains, et, sans la regarder comme absolument certaine, on peut dire qu’elle est tout au moins fort vraisemblable. Il s’en faut d’ailleurs de beaucoup qu’elle soit récente. Bien que, jusqu’aux temps modernes, le sentiment contraire ait réuni le plus grand nombre de suffrages, la thèse qui exclut Judas de la table eucharistique remonte à une haute antiquité. Tatien au second siècle, Ammonius au troisième, saint Jacques de Nizibe, saint Hilaire et saint Ephrem au quatrième, s’en faisaient déjà les partisans. Plus tard elle a été soutenue par Rupert de Deutz, Pierre Comestor, le pape Innocent III et d’autres exégètes ou théologiens de valeur. Pour qu’une telle dissidence se soit produite sur ce point, qui n’est du reste que secondaire, il faut que le texte évangélique présente quelque difficulté.

g. La différence apparente de la chronologie des faits entre les évangélistes

Voici, en quelques mots, l’état de la question. D’après saint Matthieu et saint Marc, le soir étant venu, Jésus se mit à table avec les Douze, et, vers la fin du repas légal qui précéda la cène eucharistique, il prédit à ses disciples que l’un d’eux le trahirait. Le divin Maître consacra ensuite le pain et le vin, qu’il distribua aux assistants, et, après l’action de grâces, il se dirigea avec eux vers Gethsémani. Saint Luc coordonne les faits d’une autre manière. Jésus institue l’Eucharistie et la partage entre les convives ; puis, seulement alors il parle du traître qui doit le livrer à ses ennemis. L’évangéliste rapporte ensuite la discussion qui s’éleva entre les apôtres, pour savoir lequel d’entre eux était le plus grand, et les paroles du Sauveur à cette occasion. Ainsi donc, suivant les deux premiers synoptiques, la dénonciation du traître a précédé l’institution de l’Eucharistie ; dans le récit de saint Luc, c’est le contraire qui a lieu. Si les faits se sont réellement succédé d’après l’ordre marqué dans le troisième évangile, il faudrait bien reconnaître que le traître aura communié avec les autres apôtres. Mais il est généralement reconnu que, dans tout ce passage, saint Luc a groupé les faits d’après un ordre plutôt logique et subjectif que réel ; qu’il procède « par fragments » et d’une manière décousue, que les scènes qu’il raconte sont placées à la suite les unes des autres, presque sans transition, d’une manière tout à fait indépendante. Ainsi, il renvoie jusqu’après le souper légal, et même après le repas eucharistique, la discussion qui s’engagea entre les apôtres au sujet de leur dignité réciproque, bien qu’elle ait dû éclater beaucoup plus tôt. Il mentionne deux fois de suite la coupe consacrée ; ce qui est plus grave encore.

h. Il est plus probable que le récit de saint Luc ne suive pas l’ordre chronologique

On est donc autorisé à préférer ici l’arrangement des faits tel que le donnent saint Matthieu et saint Marc, et dans ce cas, Judas n’aura pas nécessairement participé à l’Eucharistie. Saint Jean permet de trancher la question d’une manière plus positive. Il ne décrit pas, il est vrai, l’institution du sacrement de l’autel ; mais, dans son récit, la prédiction relative à la trahison de l’un des Douze est rattachée immédiatement au lavement des pieds, et comme c’est à la suite de cette prophétie que Judas fut congédié, il devient très probable, en combinant les narrations de saint Matthieu, de saint Marc, et de saint Jean, qu’il avait déjà quitté le cénacle, lorsque Jésus changea le pain et le vin en son corps et en son sang. Dans le cas où cette conclusion serait légitime, on serait heureux de penser que le traître n’attrista point, par son odieuse présence, l’inauguration du banquet eucharistique, et qu’il ne profana point, par un horrible sacrilège, le plus auguste des sacrements, au moment même où il venait d’être institué.

i. La joie et la tristesse du Christ après le départ du traitre

Le départ du traître fut un soulagement pour l’âme du Sauveur, qui, ayant retrouvé tout son calme et ne se sentant entouré que d’amis fidèles, prononça cette parole aimante : « J’ai ardemment désiré manger cette Pâque avec vous avant de souffrir : » On sent passer dans ces mots un mélange de joie et de tristesse : de joie, car il tardait au Sauveur de devenir, comme s’exprime Bossuet, « l’Agneau immolé pour nous, la Victime de notre délivrance », et de se donner à nous sous la forme toute suave, de l’Eucharistie ; de tristesse aussi, parce qu’il allait se séparer, du moins d’une manière extérieure et visible, de ses apôtres qu’il aimait tant. Il ajouta, pour expliquer en partie sa pensée : « Car je vous dis que désormais je ne la mangerai plus, jusqu’à ce qu’elle soit accomplie dans le royaume de Dieu », L’agneau pascal, qu’il venait de manger pour la dernière fois, était un symbole ; dans le royaume de Dieu parvenu à sa consommation, c’est-à-dire dans le ciel, ce symbole sera complètement réalisé. Cette parole se rapportait donc à la Pâque éternelle des cieux, où il n’y aura plus d’ombres imparfaites, mais une réalité magnifique.

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