Jeudi-Saint – La Cène et l’institution de l’Eucharistie

3. Les différences entre les textes qui rapportent le récit de la Cène eucharistique

C’est ainsi, de la manière la plus simple et la plus relevée en même temps, que le Christ, accomplissant la promesse toute aimable qu’il avait faite autrefois de donner sa chair en nourriture et son sang en breuvage, institua le sacrement de l’autel : En face d’un présent si noble et si généreux, le mieux serait peut-être d’adorer et de nous taire, selon le mot de Fénelon ; mais il est difficile que nous glissions sur les paroles dont Jésus s’est servi pour consacrer le pain et le vin, sans en rappeler la signification et la portée exactes. Nous en avons noté les nuances d’après les quatre rédactions authentiques, et le lecteur a pu constater par lui-même qu’elles sont légères, et n’apportent pas la moindre modification au sens. Telles formules sont plus courtes, les autres plus complètes : elles ne diffèrent guère qu’en cela. N’oublions pas que Jésus s’exprima en araméen, et que les formules eucharistiques ne nous ont été conservées, comme du reste toutes ses paroles en général, que dans une traduction grecque. Ce fait explique les petites variantes que nous avons indiquées. Mais on ne saurait désigner sûrement celles des huit formules qui offrent le plus de garanties d’authenticité. Au fond, elles sont toutes exactes et nous livrent la vraie pensée du Christ. Lorsqu’on les étudie dans les liturgies anciennes, elles présentent des différences analogues, car, au lieu d’adopter l’une ou l’autre des formules bibliques, soit pour la consécration du pain, soit pour celle du vin, on les a combinées entre elles de diverses manières, sans en rien retrancher, mais en les allongeant quelque peu.

a. La signification de « Ceci est mon corps, Ceci est mon sang »

Revenons rapidement sur elles, afin d’en bien marquer la signification. Les lèvres de l’Homme-Dieu ont proféré peu de paroles plus importantes que celles-ci, puisqu’elles ont servi à instituer tout ensemble le sacrement de l’Eucharistie, le sacrifice de la nouvelle Alliance et le sacerdoce chrétien. La formule par laquelle Jésus consacra le pain a été identiquement transmise par nos quatre documents dans sa partie essentielle : « Ceci est mon corps ». Ce langage est d’une parfaite clarté. Le pronom démonstratif « ceci », qui est au neutre dans le texte grec et dans notre version latine, représente d’une manière générale ce que Notre-Seigneur tenait alors entre ses mains, et qu’il se disposait à distribuer aux apôtres. Dans les phrases de ce genre, l’idiome araméen n’employait pas de verbe. « Ceci, mon corps », disait-on énergiquement, ou même avec plus de force, par l’insertion d’un second pronom : « Ceci, lui, mon corps ». Le verbe était exigé par le génie des langues indo-germaniques, et on a dû l’insérer sans modifier sensiblement la parole du Christ ; mais il devient par là-même de plus en plus évident que la proposition « Ceci est mon corps », — et aussi la suivante, « Ceci est mon sang » — ne saurait signifier : « Ceci figure mon corps, symbolise mon sang », comme on l’a si souvent prétendu à la suite de Zwingle. Une seule interprétation est grammaticalement et logiquement possible : Ce que vous voyez, ce que je vais vous donner pour que vous le mangiez, est réellement mon corps, malgré les apparences. N’est-ce pas sa chair, sa propre chair, cachée, il est vrai, sous les espèces du pain, que Jésus avait promise autrefois à ses disciples, comme un aliment céleste de beaucoup supérieur à la manne ? Et lorsque plusieurs de ses auditeurs se scandalisèrent, parce qu’ils supposaient qu’il leur ferait manger ses membres coupés en morceaux et tout sanglants, il ne se rétracta point, parce que, si ces hommes se trompaient grossièrement sur le mode de l’alimentation proposée, ils avaient bien interprété au fond l’intention du Sauveur. Ainsi donc, dans les formules « Ceci est mon corps, Ceci est mon sang », le sujet et l’attribut sont entre eux dans des relations absolues d’identité. Tandis que Jésus prononçait ces phrases si simples, un changement de substance s’opérait, en vertu de sa volonté toute-puissante : le pain devenait sa chair, et le vin se transformait en son sang.

Cette signification ne souffre pas le moindre doute. C’est celle que comprirent les apôtres, celle qui se répandit dans l’Église primitive par leur intermédiaire, celle dont saint Paul se fait le défenseur, non seulement lorsqu’il décrit ce qu’il nomme « le repas du Seigneur », c’est-à-dire l’institution même du Sacrement, mais plus clairement encore lorsqu’il ajoute : « Quiconque mangera le pain ou boira le calice du Seigneur indignement, sera coupable envers le corps et le sang du Seigneur » Telle est aussi l’interprétation des Pères du second siècle, en particulier de l’auteur de la Didakhé, de saint Ignace d’Antioche, de saint Justin, de saint Irénée, de Tertullien et de tous leurs successeurs. Nous pouvons donc dire avec Bossuet, avant même d’avoir achevé cette explication des formules de la consécration : « Quelle simplicité,… quelle netteté, quelle force dans ces paroles 1 Si Jésus avait voulu donner un signe, une ressemblance toute pure, il aurait bien su le dire… Quand il a proposé des similitudes, il a bien su tourner son langage d’une manière à le faire entendre, en sorte que personne n’en doutât jamais : Je suis la porte ; Je suis la vigne… Quand il fait des comparaisons, des similitudes, les évangélistes ont bien su dire : Jésus dit cette parabole, il fit cette comparaison. Ici, sans rien préparer, sans rien tempérer, sans rien expliquer ni devant ni après, on nous dit tout court : Jésus dit : Ceci est mon corps, Ceci est mon sang ; mon corps donné, mon sang répandu : voilà ce que je vous donne… Encore une fois, quelle netteté, quelle précision quelle force ! Mais en même temps, quelle autorité, et quelle puissance dans ces paroles !… Ceci est mon corps ; c’est son corps. Ceci est mon sang ; c’est son sang. Qui peut parler de la sorte, sinon celui qui a tout en sa main ? … Mon âme, arrête-toi ici, sans discours ; mais aussi simplement, aussi fortement que ton Sauveur a parlé, avec autant de soumission qu’il fait paraître d’autorité et de puissance…. Je me tais, je crois, j’adore ».

b. L’Agneau pascal immolé : le lien entre la figure et la réalité

Nous avons dit que Jésus a emprunté à la cène légale, qu’il venait de célébrer, plusieurs des rites de la cène eucharistique. C’est ainsi qu’il a béni, rompu et distribué le pain consacré, de même qu’il avait béni, rompu et distribué les pains azymes. Ce n’est pas tout. En découpant l’agneau, il avait dit, conformément au rituel de la fête : « Ceci est le corps de l’agneau pascal ». De même à propos de la coupe consacrée. En calquant ainsi jusqu’à un certain point la cène nouvelle sur l’ancienne, Notre-Seigneur voulait montrer la relation qui existait entre la figure et la réalité. Mais on voit en même temps que, si l’ancienne formule par laquelle on présentait l’agneau pascal aux convives désignait un vrai corps, en chair et en os, la formule nouvelle ne peut désigner à son tour qu’un vrai corps, le corps du Christ, et non pas un simple symbole.

Nous avons vu qu’aux mots « Ceci est mon corps », saint Luc et saint Paul ajoutent un qualificatif : Mon corps, « qui est donné pour vous », et que saint Luc complète aussi de la même manière l’autre parole : Mon sang « qui est répandu pour vous ». Ces mots ont ici une grande valeur, car ils manifestent un caractère spécial que Notre-Seigneur attribuait à son acte. Il entendait que ce fût un sacrifice proprement dit, une immolation mystique de tout son être humain, qui devançait de quelques heures son immolation sanglante du lendemain. Ce sacrifice, il l’offrait à son Père, « pour le salut d’un grand nombre, pour la rémission des péchés », car tel était le but principal de sa passion et de sa mort.

Son sang divin, versé pour nous jusqu’à la dernière goutte, produira encore un autre précieux résultat. C’est ce qu’il indique lui-même, en le présentant comme « le sang de la nouvelle Alliance ». L’alliance du Sinaï, conclue entre Jéhovah et les Hébreux, avait été inaugurée et scellée par le sang de nombreuses victimes. Moïse, jetant sur le peuple quelques gouttes de ce sang, s’était écrié : « Ceci est le sang de l’alliance que Dieu a conclue avec vous ». Jésus veut de même inaugurer et sceller par du sang, mais par son propre sang, la nouvelle Alliance, prédite de longue date par Jérémie, et dont le Messie est le glorieux médiateur.

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