Jeudi-Saint – La Cène et l’institution de l’Eucharistie

D. Le discours de Jésus après la Cène

Si l’institution de l’Eucharistie eut lieu d’après l’ordre que nous avons indiqué, l’hymne d’action de grâces mentionné par saint Matthieu et par saint Marcconsista dans le grand Hallel, conformément aux règles traditionnelles. Une conversation intime s’engagea ensuite entre le Maître et les disciples. Les quatre évangélistes, saint Jean surtout, nous en ont conservé des fragments considérables. Saint Matthieu et saint Marc, dont le récit est très abrégé, semblent dire qu’aussitôt après la cène, Jésus quitta le cénacle pour se diriger vers Gethsémani, et dans ce cas, c’est en chemin que l’entretien aurait commencé, Mais saint Luc et saint Jean nous apprennent formellement que la conversation se prolongea pendant quelque temps dans le cénacle ; l’auteur du quatrième évangile notera même d’une façon très précise le moment du départ.

Le Sauveur fit d’abord trois prédictions, dont la seconde seule avait un caractère consolant. Il commença par prophétiser aux onze apôtres demeurés fidèles jusqu’alors, l’attitude tristement lâche qu’ils allaient prendre à son égard, en l’abandonnant, éperdus d’effroi. « Vous serez tous scandalisés cette nuit à mon sujet, leur dit-il ; car il est écrit : Je frapperai le pasteur, et les brebis du troupeau seront dispersées ». En plusieurs circonstances, Jésus avait mis les apôtres en garde contre le scandale, c’est-à-dire contre tout ce qui pourrait leur être une occasion de chute ; jamais l’avertissement n’avait porté sur un point aussi grave, et n’avait annoncé une chute si désolante. Et tous devaient succomber : tous sans exception, même Pierre, même Jacques et Jean. Toutefois, il n’est question que d’une désertion momentanée, non pas d’un complet abandon. Le coup qui allait frapper le Sauveur allait être une occasion de chute pour ses disciples, comme l’avait prédit le prophète Zacharie dans un langage imagé, que Jésus cite avec une certaine liberté. D’après le texte hébreu, Dieu lui-même, s’adressant majestueusement à un glaive exterminateur, lui dit : « Glaive, lève-toi contre mon pasteur… ; frappe le pasteur, et les brebis seront dispersées ». Dans l’application que Jésus fait de ce passage, le pasteur fidèle qui sera mis à mort cruellement par son propre peuple, c’est lui-même ; les timides brebis qui s’effarouchent, s’enfuient et se dispersent quand leur berger a été victime d’un attentat, symbolisent les apôtres, dont la foi, quoique si vive, était incapable de résister au choc des terribles événements dont ils seraient témoins. C’est pour les rassurer et les consoler d’avance, que le bon Pasteur se hâte de leur promettre affectueusement qu’il ne les abandonnera pas, lui, et qu’il les regroupera autour de lui dès que les circonstances le permettront : « Mais, après que je serai ressuscité, je vous précéderai en Galilée ». Dans cette province, où Jésus et son petit troupeau avaient été si heureux ensemble, il réunira ses brebis dispersées, et il les fera jouir de son triomphe. Ce qui n’exclut pas, évidemment, les consolations qu’il leur prodiguera tout d’abord à Jérusalem, par ses premières apparitions. Notons, une fois de plus, avec quel soin Notre-Seigneur associe l’annonce de sa résurrection à celle de sa passion et de sa mort.

Se tournant alors vers Pierre, le Sauveur lui dit gravement : « Simon, Simon, voici que Satan vous a réclamés, pour vous cribler comme le froment ; mais j’ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille point, et toi, lorsque tu seras converti, affermis tes frères ». Parole d’une importance manifeste au point de vue dogmatique. En la prononçant, Jésus faisait à son apôtre une magnifique promesse, analogue à celle qui avait autrefois récompensé sa confession glorieuse. Mais, actuellement, la promesse est comme entourée d’un voile, car elle suppose, pour Simon-Pierre et pour les autres apôtres, des dangers moraux de la dernière gravité, puisqu’elle montre Satan faisant des efforts acharnés pour les perdre. Comme autrefois pour le saint homme Job, le prince des démons est censé avoir demandé à Dieu et en avoir obtenu la permission de tenter les onze apôtres demeurés fidèles, afin de les rendre semblables à Judas. Il voulait les passer au crible, c’est-à-dire recourir à des moyens violents pour ébranler leur foi, et anéantir ainsi l’Église du Christ dans ses fondements mêmes. Mais, à la prière et aux efforts de Satan, Jésus a déjà opposé une autre prière, et il opposera encore des efforts personnels, tout-puissants, pour sauver les siens, ou plutôt, a-t-il dit, pour sauver en premier lieu le chef du corps apostolique. Le changement du pronom est, en effet, très remarquable. D’une part, « Satan vous a réclamés » ; d’autre part, « J’ai prié pour toi ». Tous sont menacés par les pièges du démon, et cependant c’est spécialement en faveur de Pierre que le Christ a prié. C’est donc qu’il y avait une importance urgente à ce que sa foi n’éprouvât pas une défaillance totale.

Ce qui suit n’est pas moins significatif, Jésus sait que sa prière a été immédiatement exaucée ; mais ses derniers mots insinuent, de la part de Pierre, une chute qui va être d’ailleurs prédite en termes très ouverts. Néanmoins, cette chute n’aura qu’un caractère transitoire, et elle ne brisera pas les liens qui attachaient l’apôtre à son Maître. Il se relèvera promptement, et il reçoit pour mission d’affermir, d’établir dans une foi solide les autres apôtres ses frères, et par là « même tout l’ensemble des fidèles. Les Actes des apôtres nous le montrent admirablement à l’œuvre en ce sens, payant de sa personne, parlant, agissant, s’exposant au péril sans rien craindre, remplissant d’une manière imperturbable le rôle que Jésus lui avait confié. Nous avons donc ici, rien n’est plus certain, une parole parallèle au Tu es Petrus, et établissant, avec une clarté et une vigueur semblables, la primauté de saint Pierre comme chef de l’Église du Christ, son infaillibilité doctrinale, et la transmission de ce double privilège à tous les papes ses successeurs.

Pierre a compris que le Sauveur, tout en lui conférant d’admirables prérogatives, révoquait en doute sa complète fidélité. N’écoutant donc que l’élan de son amour, il répliqua de toute son âme, par cette ardente protestation : « Seigneur, je suis prêt à aller avec vous à la prison et à la mort ; quand-même tous seraient scandalisés à votre sujet, moi, je ne le serai pas ». Il était sincère en tenant ce langage ; mais il avait le grand tort de trop présumer de ses forces, de se mettre au-dessus des autres apôtres, et de croire à sa fidélité plus qu’à la parole souveraine du Christ. Jésus, qui le connaissait beaucoup mieux qu’il ne se connaissait lui-même, se contenta de lui répondre avec calme, et ce fut la troisième des prédictions annoncées plus haut : « En vérité, je te le dis, aujourd’hui, pendant cette nuit, avant que le coq ait chanté deux fois, tu me renieras trois fois ». Jésus ne se bornait plus, comme précédemment, à une insinuation. Il affirmait dans les termes les plus précis, les plus catégoriques, le reniement très prochain et réitéré de son apôtre. Le double chant du coq est une particularité de saint Marc, qui tenait ce détail de saint Pierre lui-même. C’était une circonstance aggravante, car l’apôtre, ainsi averti, aurait dû se tenir davantage sur ses gardes, ou du moins revenir à résipiscence dès qu’il entendit le coq lancer pour la première fois son cri strident.

De même que Jésus avait maintenu sa prédiction, de même Pierre maintint sa protestation, en la renforçant de son mieux. « Quand il me faudrait mourir avec vous, s’écria-t-il encore impétueusement, je ne vous renierai pas ». Et il ne se borna pas à ces quelques mots : mais, comme le note saint Marc dans une formule très expressive, « il insistait encore plus ». Que c’est bien lui, tel que nous avons appris à le connaître dans mainte autre occasion, et que ce petit tableau est vraiment marqué au sceau de l’authenticité !

Entraînés par l’exemple de Pierre, et profondément affligés eux-mêmes du doute que le Sauveur avait émis au sujet de leur constance, les autres apôtres déclarèrent à leur tour, avec la même vigueur, qu’ils étaient décidés à subir la mort plutôt que d’être infidèles à un si bon Maître. Jésus les laissa dire, pour ne pas les attrister davantage. En ce moment, ils étaient trop surexcités pour comprendre ses avis et pour en tenir compte. Détournant donc la conversation, il leur rappela l’heureux temps où il les envoyait pour la première fois prêcher la bonne nouvelle à travers la Palestine, surtout à travers la Galilée, et il leur demanda : « Lorsque je vous ai envoyés sans sac et sans chaussures vous a-t-il manqué quelque chose ? » Ils répondirent, d’une seule voix : « Rien ne nous a manqué ». En effet, leur Maître était alors très populaire, et on témoignait, en tous lieux une vive sympathie à ses envoyés, qui n’avaient donc pas besoin de s’embarrasser de provisions et de bagages superflus. Mais, à l’avenir tout va changer, comme le leur explique Notre-Seigneur dans un langage dramatique : « Maintenant, que celui qui a un sac le prenne, et une bourse également ; et que celui qui n’en a point vende sa tunique, et achète une épée. Car, je vous le dis, il faut encore que cette parole qui est écrite s’accomplisse en moi : Il a été mis au rang des scélérats. En effet, ce qui me concerne touche à sa fin ». Ne pouvant plus compter sur une hospitalité généreuse, ni sur des démonstrations d’amitié, et devant se trouver partout en pays ennemi, les prédicateurs de l’évangile auront à se munir d’argent, de vêtements et d’aliments, et même d’armes offensives, pour se garantir des dangers qui menaceront leur vie. Leur Maître a déjà été mis hors la loi ; un sort identique les attend. Acheter un glaive pour se défendre ! Assurément rien n’était plus opposé aux principes du Sauveur que la pensée de convertir le monde à l’évangile à la façon de Mahomet, en employant la violence ouverte. Cette recommandation était purement symbolique et revenait à dire : Attendez-vous à la haine et à des périls de toute sorte. L’oracle inséré par Jésus dans cette petite allocution, « Il a été mis au rang des scélérats », est emprunté au chapitre liii e d’Isaïe, qui prédit si éloquemment les souffrances et les humiliations du Messie. « Il fallait », d’après le plan divin, que ce trait, comme tant d’autres, trouvât un parfait accomplissement. C’est pour cela que nous verrons, dans quelques heures, le Sauveur crucifié entre deux larrons.

Les apôtres interprétèrent à la lettre, très candidement, la parole qui les engageait à se mettre en état de défense, et ils répondirent : « Seigneur, il y a deux glaives ici ». Peut-être les avaient-ils apportés de Galilée, en prévision des dangers que leur Maître et eux-mêmes devaient courir à Jérusalem. Nous ne tarderons pas à voir l’une de ces petites épées entre les mains de saint Pierre, à Gethsémani. « Cela suffit », reprit Notre-Seigneur, qui indiquait, par cette formule générale, qu’il ne voulait pas pousser la conversation plus avant sur ce point, puisque sa pensée était si mal comprise.

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